Audrey Ludivine BAHA
Dans une génération qui refuse désormais d’attendre les solutions venues d’ailleurs, Audrey Ludivine BAHA incarne cette jeunesse africaine qui transforme les obstacles en terrains d’innovation. Entre excellence académique, immersion dans l’univers de la recherche, expériences de terrain et ambition entrepreneuriale, elle construit pas à pas une vision profondément enracinée dans les réalités africaines : créer des solutions utiles, accessibles et durables. Fondatrice de Nofey, sélectionnée dans des écosystèmes d’élite comme HEC Paris et Station F, Audrey avance avec une conviction forte : l’Afrique francophone ne doit plus attendre pour bâtir son propre futur. Dans cet entretien, elle revient avec sincérité sur son évo- lution, ses doutes, ses inspirations et la mission qui guide chacun de ses choix.
1- Quand vous regardez la jeune Audrey avant HEC, avant Forbes, avant Nofey… qu’est-ce qui, selon vous, était déjà en train de se construire silencieusement en vous ?
Bien avant les distinctions et les réalisations visibles, il y avait une conviction profonde : je refusais que mes circonstances définissent mes limites. J’ai grandi avec assez de ressources, mais avec une immense soif d’apprendre, de comprendre le monde et d’avoir un impact. Ce qui se construisait silencieusement en moi, c’était cette capacité à croire en l’improbable, même lorsque rien autour de moi ne semblait le confirmer.
2- Votre parcours mélange agro-industrie, recherche, entrepreneuriat, traduction, innovation… À quel moment avez-vous compris que votre trajectoire ne serait pas linéaire, mais profondément guidée par une vision ?
Pendant longtemps, je pensais que je changeais simplement de domaine. Puis j’ai réalisé que chaque expérience répondait à une même question : comment créer de la valeur utile pour les autres ? Que ce soit dans la recherche, la traduction ou l’entrepreneuriat, j’ai toujours cherché à résoudre des problèmes concrets. C’est là que j’ai compris que ma trajectoire n’était pas dispersée ; elle était guidée par une vision plus grande que les intitulés de poste.
3- Vous dites souvent vouloir que “l’Afrique francophone n’attende plus”. Quel a été le déclic émotionnel ou personnel derrière cette mission ?
Le déclic est venu de la frustration. Celle de voir des talents extraordinaires perdre des années à cause d’un manque d’accès, d’information ou d’opportunités. J’ai moi-même bénéficié d’opportunités qui ont changé ma vie. J’ai alors compris que notre continent n’avait pas un problème de potentiel, mais un problème d’accès et de confiance. Je veux contribuer à réduire cet écart.
4- Avant d’être entrepreneure, vous avez été stagiaire, assistante, traductrice freelance… Comment ces expériences parfois discrètes ont-elles façonné votre discipline et votre leadership aujourd’hui ?
Ces expériences m’ont appris l’humilité. Elles m’ont appris à servir avant de diriger, à écouter avant de parler et à exécuter avant de donner des directives. Être freelance m’a appris la rigueur. Être stagiaire m’a appris l’apprentissage continu. Être assistante m’a appris l’organisation. Aujourd’hui encore, ces leçons influencent profondément ma manière de diriger.
5- Créer une startup dans l’écosystème africain demande autant de résilience que de stratégie. Quel a été votre moment de doute le plus fort et comment avez-vous réussi à continuer malgré tout ?
Mon plus grand doute est apparu lorsque les ambitions étaient immenses mais que les ressources étaient limitées. Il y a des moments où l’on se demande sincèrement si l’on est la bonne personne pour porter une vision aussi grande. Ce qui m’a permis d’avancer, c’est de revenir à la mission que Dieu m’a donnée. Lorsque l’on comprend que le projet est plus grand que soi, abandonner devient beaucoup plus difficile.
6- Votre parcours donne l’image d’une femme très tournée vers l’excellence. Avec le recul, comment avez-vous appris à transformer la pression en moteur plutôt qu’en poids ?
J’ai longtemps associé ma valeur à mes résultats. Avec le temps, j’ai compris que l’excellence n’est pas la perfection. C’est l’engagement à progresser chaque jour. La pression devient un poids lorsqu’elle est liée à la peur de l’échec. Elle devient un moteur lorsqu’elle est liée à une mission qui nous dépasse.
7- Entre la diaspora, la technologie et l’impact local, vous incarnez une nouvelle génération de bâtisseurs africains. Selon vous, qu’est-ce qui différencie cette génération des précédentes ?
Notre génération a accès à des réseaux, des connaissances et des outils qui n’existaient pas auparavant. Nous pouvons apprendre à Paris, collaborer avec Nairobi et construire pour Douala en temps réel. Mais surtout, nous sommes nombreux à ne plus voir le départ comme une finalité. Nous voulons créer des ponts entre le monde et l’Afrique plutôt que choisir entre les deux.
8- Chez Nofey, vous travaillez sur la confiance entre particuliers et techniciens. Derrière la technologie, quel problème humain cherchez-vous réellement à résoudre ?
La confiance. Aujourd’hui, des millions de personnes ne cherchent pas simplement un artisan ; elles cherchent quelqu’un à qui elles peuvent confier leur maison, leur argent et leur tranquillité d’esprit. Derrière chaque panne ou chaque chantier, il y a souvent du stress, de la peur ou de la frustration. Nofey existe pour redonner de la sérénité dans ces moments-là.
9- Vous évoluez aujourd’hui dans des environnements prestigieux, tout en gardant un discours très enraciné dans les réalités africaines. Comment préserve-t-on son identité lorsqu’on change d’échelle ?
En n’oubliant jamais pourquoi on a commencé. Les titres, les récompenses ou les institutions sont des plateformes, pas des identités. Mon identité vient de Christ, de mes valeurs, de mon histoire et des personnes que je souhaite servir. Tant que je reste connectée à cela, changer d’échelle ne signifie pas changer de cap.