Bénédicte KOSSONOU YA
Avant les titres, les marchés et les chiffres, il y a eu des réalités de terrain, des environnements complexes et des décisions prises parfois dans l’incertitude. Le parcours de Bénédicte Kossonou Ya ne s’est pas construit dans la facilité, mais dans cette capacité à lire les failles d’un système pour mieux en révéler le potentiel. De ses premières immersions dans la micro-assurance aux stratégies d’expansion à l’échelle du continent, elle a appris à naviguer entre contraintes réglementaires, marchés fragmentés et exigences de performance. Là où beaucoup voient des limites, elle voit des leviers. Là où les structures ralentissent, elle structure la croissance. Son histoire est celle d’une femme qui a fait de chaque défi un point d’ancrage pour bâtir une vision plus large : celle d’une assurance africaine plus accessible, plus agile et résolument tournée vers l’avenir.
1- Revenons au début : qu’est-ce qui vous a attirée vers le secteur de l’assurance, et comment vos premières expériences ont-elles fa-çonné votre trajectoire ?
Je connaissais l’assurance de manière assez générale, mais mon véritable intérêt est né au moment de choisir ma spécialisation après les classes préparatoires en cycle ingénieur. C’est par curiosité intellectuelle que je me suis orientée vers l’actuariat, cette discipline à la croisée des mathématiques et de la gestion du risque. J’ai ainsi intégré le cycle ingénieur des Hautes Études en Assurance (HEA). Très rapidement, j’ai développé un intérêt particulier pour la microassurance, notamment pour son impact social. Elle répond à une réalité essentielle : protéger des populations souvent exclues des systèmes classiques. Mes premières expériences de terrain ont été déterminantes. Elles m’ont confirmé une conviction forte : l’assurance peut transformer des vies, à condition d’être pensée pour les réalités locales.
2- Vous avez évolué de fonctions techniques à des rôles stratégiques. Quelle a été la transi-tion la plus difficile dans votre parcours ?
La transition la plus exigeante et déterminante de mon parcours a été le passage d’un rôle purement technique à un rôle stratégique et commercial. Dans les métiers techniques, on s’appuie sur des modèles, des données et des certitudes. Tout y est structuré avec des méthodes « relativement » connues. Dans la stratégie et le commercial, on évolue dans l’incertitude. Tout est plus subtil : il faut convaincre, influencer, négocier et surtout comprendre les dynamiques humaines. J’ai dû apprendre un nouveau langage : l’humain, la perception, la psychologie et la confiance. Il ne suffit plus de comprendre ton produit ou ton service. Il faut faire adhérer, le faire adopter par des décideurs qu’il faut savoir discerner, pour tisser des partenariats tenant compte des particularités des marchés. C’est un apprentissage continu, qui demande à la fois rigueur et intelligence relationnelle.
3- En repensant à vos débuts, quel a été le plus grand défi que vous avez dû surmonter pour vous imposer dans cet environnement ?
Mon principal défi n’a pas été technique, mais structurel. Le secteur de l’assurance est très structuré, par métiers et par types de risques… Quand on débute, les chemins sont souvent tracés. Mais pour ma part, j’aspirais à autre chose. J’avais une ambition différente : évoluer de manière transversale, comprendre plusieurs métiers, relier les expertises, contribuer et peser sur les décisions globales. Cela n’a pas toujours été évident. J’ai accepté de suivre les étapes classiques, tout en restant attentive aux opportunités qui me permettraient d’élargir mon champ d’action. Cela m’a permis de bâtir un profil hybride, quiest aujourd’hui un atout.
4- Vous avez travaillé sur plusieurs marchés africains. Pouvez-vous nous partager une situation particulièrement complexe ou marquante que vous avez dû gérer sur le terrain ?
Je me souviens des projets de microassurance sur lesquels nous travaillions et pour lesquels nous discutions simultanément dans des contextes particulièrement différents : un cadre réglementaire instable et surtout une forte méfiance envers les assureurs.
Nous avons dû repartir simplement des bases :
– Simplifier notre manière de parler ;
– Adapter nos produits ;
– Travailler avec des relais locaux de confiance.
Cela a été un défi, mais aussi une révélation. J’ai compris qu’un bon produit ne suffit pas. La solution technique la plus brillante ne vaut rien sans l’adhésion humaine, et ce, quel que soit le marché. Il doit être compris, accepté et surtout adopté.
5- Y a-t-il eu un moment de doute ou d’échec dans votre parcours qui a profondément influencé votre manière de travailler aujourd’hui ?
Oui, j’ai connu des échecs. Et ils ont été essentiels. L’un des plus marquants concerne un projet de déploiement informatique ambitieux et coûteux, sur lequel nous avions beaucoup investi. Sur le papier, tout semblait fonctionner. Le copier-coller semblait évident, parce que les organisations étaient quasi identiques. Mais nous avions sous-estimé un élément clé : la réalité humaine. Le système n’était pas suffisamment adapté au contexte ni aux utilisateurs. Cet échec m’a profondément marquée et a transformé ma manière de travailler. Aujourd’hui, j’intègre systématiquement les dimensions culturelles, organisationnelles, institutionnelles et humaines, notamment les besoins des utilisateurs.
6- Comment avez-vous construit votre légitimité dans un secteur aussi exigeant et technique ?
Elle a d’abord reposé sur une base solide : ma formation technique en cycle ingénieur des Hautes Études en Assurance (HEA) à l’INPHB, qui m’a permis d’acquérir les fondamentaux en actuariat et en gestion du risque. Ensuite, j’ai fait le choix d’orienter mon parcours vers des opportunités variées afin de développer une expérience transversale. Cela m’a permis d’avoir une lecture plus globale et stratégique du secteur, notamment sur les enjeux de développement de l’assurance en Afrique subsaharienne. Enfin, j’ai aussi choisi de contribuer autrement, en suscitant des échanges et des réflexions parfois exigeantes sur les pratiques du secteur, avec l’objectif de faire évoluer les approches. Au fond, ma légitimité s’est construite dans cet équilibre entre expertise, terrain et capacité à questionner pour faire avancer.
7- Vous évoluez à l’intersection de plusieurs métiers (assurance, réassurance, assistance). Comment créez-vous de la valeur dans cet écosystème ?
J’évolue à l’intersection de plusieurs métiers d’ assurance, micro assurance, réassurance et assistance qui sont encore trop souvent appréhendés de manière isolée. Pour ma part, j’ai choisi de les aborder dans une logique intégrée. Lorsque je conçois une solution, je ne me limite pas au produit en lui-même. J’analyse l’ensemble de la chaîne de valeur :
– Sa viabilité économique,
– Son usage sur le terrain,
– et son impact réel pour le client.
Cette approche me permet de :
– Structurer des offres financièrement solides,
– Optimiser l’expérience client,
– Et garantir une cohérence globale entre les différentes composantes.
L’objectif est clair : dépasser la logique purement technique pour concevoir des solutions réellement pertinentes, accessibles et utiles.
8- Quels sont, selon vous, les principaux freins au développement de l’assurance en Afrique aujourd’hui ?
Trois freins majeurs selon moi :
– La confiance, les expériences passées, les sinistres non réglés ont laissé des cicatrices profondes dans les mémoires collectives et ont fragilisé la confiance ;
– L ’accessibilité les produits restent souvent trop chers ou trop complexes pour les populations à revenus modestes, peu expliqués donc mal compris;