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Chrystel EYAGA

Figure incontournable du motion design en Afrique centrale, Chrystel Eyaga, connu sous le nom de « The Muntu », transforme depuis plus de six ans idées et messages en animations percutantes. Graphiste freelance depuis 2013, il a collaboré avec des marques et institutions de renom telles que Organisation des Nations unies pour le développement industriel, Tartina, NFC Bank, Camtel et ENEO. Formé à la Faculté des Arts plastiques et d’Histoire de l’art de l’Université de Yaoundé I et enrichi par son expérience dans l’univers du graffiti et du design vestimentaire à Mokolo, il a forgé un style unique mêlant art urbain, storytelling et rigueur créative. Dans cet entretien exclusif, il revient sur son parcours, ses méthodes de travail et partage ses conseils aux jeunes talents désireux de réussir dans le motion design.

1- Quand et comment votre passion pour le motion design a-t-elle commencé ?
Tout commence en 2018. Je voyais des spots publicitaires de Ramav Prod, un réalisateur camerounais, sur Facebook. J’étais tellement ébloui par ce qu’il faisait que j’ai commencé à développer une véritable admiration pour l’animation. Étant graphiste de base depuis 2013, l’envie d’animer des visuels statiques est née à ce moment-là. En 2019, j’ai commencé à me renseigner sérieusement sur les techniques d’animation, avant de réaliser mes premières animations en 2020. Une autre personne qui m’a donné encore plus de motivation est TJP FX, un talentueux motion designer dont le travail m’a également beaucoup inspiré.
2- Pourquoi ‘The Muntu’ et que révèle ce nom sur votre style créatif ?
Le Muntu est un concept philosophique bantou qui évoque la symbolique de l’être humain dans sa dimension spirituelle, son essence presque divine, ce qui lui confère un certain pouvoir métaphysique et le transcende au-delà de sa simple condition humaine. Cette appellation est née lorsque j’ai décidé, en 2010, d’entamer une démarche de réappropriation culturelle de nos valeurs ancestrales. Depuis lors, la dimension culturelle et traditionnelle constitue un socle essentiel dans tout ce que je fais.
3- Comment votre parcours à la Faculté d’Art Plastique et Histoire de l’Art a influencé votre approche du motion design ?
Admiratif des arts et des cultures en général, j’ai toujours su que je voulais exercer un métier qui resterait proche de ces univers. Mon passage à la faculté des arts plastiques et d’histoire de l’art m’a surtout permis de comprendre les concepts liés à l’art et de développer une approche conceptuelle cohérente, aussi bien dans la conception de visuels statiques qu’animés. N’ayant pas suivi de formation professionnelle en design, j’ai construit ma sensibilité artistique à travers mon rapport à la culture, mon passage à la faculté d’art, ainsi que mon expérience au Beauteau Mokolo, où j’ai travaillé comme designer sur des vêtements, des murs et différents supports aux côtés de Boni. L’art de la rue et l’univers académique m’ont permis de développer une véritable discipline artistique ainsi qu’une certaine acuité dans la perception du beau. Aujourd’hui, cette sensibilité m’accompagne dans mon travail et m’amène à créer des œuvres que je souhaite à la fois esthétiques, cohérentes et pertinentes en motion design.
4- Quel projet avec Chococam, NFC Bank ou d’autres vous a le plus marqué, et pourquoi ?
Honnêtement, le projet qui m’a le plus marqué et dont je suis le plus fier est celui de la campagne présidentielle d’Idriss Déby Itno. J’ai été contacté par l’équipe de SAO Media en tant que directeur artistique et motion designer, chargé de la conception de contenus publicitaires pour la campagne du candidat. Cette expérience m’a permis de découvrir le travail en équipe, car la plupart du temps je travaille seul. Collaborer avec plusieurs profils et participer à un projet d’une telle envergure a été très enrichissant. Jusqu’à aujourd’hui, cela reste le projet le plus marquant de mon parcours. Cette expérience m’a surtout fait comprendre qu’il est possible d’aller très loin en étant autodidacte et freelance en Afrique.
5- Comment transformez-vous une idée en animation percutante et mémorable ?
Je commence toujours par comprendre le message principal que l’on souhaite transmettre. Une animation percutante doit avant tout raconter ou expliquer quelque chose de clair et de simple. Ensuite, je passe par une phase de recherche et de conception visuelle : je définis l’univers graphique, les couleurs, les formes et le style d’animation qui correspondent le mieux au message et à la cible. Après cela, je réalise généralement des style frames ou un storyboard afin de poser les bases visuelles de l’animation. Cela permet de vérifier que l’idée fonctionne visuellement avant même de commencer à l’animer. Une fois cette base validée, je passe à l’animation en travaillant le rythme, les transitions et la fluidité, afin que chaque mouvement renforce le message et capte l’attention, tout en synchronisant le tout avec la voix off, lorsqu’elle est présente. Après le rendu, j’ajoute le sound design, et le projet est alors prêt à être envoyé au client.
6- Comment le marketing guide-t-il vos créations pour qu’elles touchent et captivent le public ?
Le marketing est au cœur de mes créations. Avant même de commencer une animation, je prends le temps de comprendre la cible, ses attentes, ses besoins et ce qui va réellement capter son attention. Chaque décision visuelle est narrative (choix des couleurs, rythme de l’animation, style graphique, transitions) et guidée par un objectif marketing : informer, convaincre, vendre ou engager. Je m’assure également que le storytelling soit clair et facilement mémorisable, car un message complexe ou confus perd immédiatement son impact. L’animation doit donc parler à la fois à l’œil et à l’esprit du spectateur.
7- Face à des clients indécis ou pressants, comment restez-vous serein et productif ?
Avec le temps, j’ai compris que le motion design demande de la patience et beaucoup de concentration. Je travaille toujours avec des délais réalistes, car la pression entraîne la précipitation et, donc, un rendu moins qualitatif. Certains clients ne savent pas exactement ce qu’ils veulent, et c’est normal. Mon rôle est alors de les guider dans le choix du style, du message et de l’univers visuel, afin que leur idée soit clairement exprimée. Mais si cette approche ne fonctionne pas, je préfère ne pas me forcer : soit je recommande le projet à un confrère, soit je conseille au client de chercher ailleurs.
8- Quel est votre secret pour rester au sommet et continuer à exceller en toute circonstance ?
Suis-je au sommet ? Je ne dirais pas ça. Vous savez, le point fort d’un autodidacte, c’est qu’il cherche toujours à se dépasser. Pour ma part, une fois une animation terminée, elle ne m’intéresse plus vraiment : quand je la regarde, je ne vois que des lacunes et des erreurs, ce qui me pousse à retravailler dessus pour m’améliorer. Je continue donc toujours à apprendre : je regarde des tutoriels, j’observe le travail des professionnels et j’essaie de reproduire leurs techniques pour progresser. On dit qu’on n’atteint jamais l’excellence absolue, et je le crois. J’ai encore énormément à apprendre en animation et, peut-être qu’un jour, je pourrai atteindre le « sommet ».
9- Quelles compétences techniques et créatives sont indispensables pour briller en motion design aujourd’hui ?
Je pense qu’être un bon infographiste de base est un réel atout, car cela facilite la compréhension des palettes de couleurs, des styles graphiques et des principes du design. Après tout, le motion design, c’est du design animé, donc cette base graphique est essentielle. Il est également important d’avoir une bonne compréhension du marketing actuel, de savoir capter l’attention rapidement avec les codes numériques modernes et de comprendre ce qui fonctionne sur chaque plateforme. Bien sûr, la maîtrise des outils et des logiciels est fondamentale. C’est un peu comme un footballeur qui ne saurait pas se servir d’un ballon : ça n’a aucun sens.
10- Quels sont les principaux défis pour un motion designer en Afrique et comment les surmonter ?
Le motion design n’est pas encore très connu en Afrique, du moins pas comme ailleurs. Posez la question à dix personnes dans votre entourage, et peut-être que trois seulement pourront vous répondre. Nous avons longtemps été conditionnés par des modèles de réussite focalisés sur certains métiers : militaires, enseignants, fonctionnaires… Aujourd’hui, beaucoup de familles africaines ne comprennent pas l’intérêt de faire du motion design, simplement parce qu’elles ne savent pas ce que c’est. Pour ma part, j’ai moi même rencontré ce problème au début, surtout en étant freelance et en travaillant de chez moi. Certains m’ont même assimilé à un scammer. Ce n’est que récemment que les gens ont commencé à comprendre en quoi consiste réellement mon métier. D’un autre côté, l’accès aux ressources est très compliqué en Afrique : les plateformes sont trop chères, les logiciels coûteux et, parfois, on n’est même pas éligible à certaines plateformes de freelancing. Et même lorsqu’on fait un excellent travail, certains clients essaient de rabaisser la valeur de ce travail. Sans parler des coupures d’électricité, du manque d’accès à Internet et autres contraintes locales. Pourtant, les choses évoluent progressivement. Je me souviens qu’en 2017, il n’y avait pas beaucoup de motion designers ou de designers généralistes au Cameroun. Aujourd’hui, je vois de nombreux jeunes profils talentueux, ce qui montre que le métier est en plein essor. Et le meilleur reste à venir. Je suis conscient qu’il est possible de vivre pleinement de ce métier, car c’est ce que je fais moi-même à 100 %.
11- Comment voyez-vous le motion design évoluer sur le continent dans les prochaines années ?
Justement, cela rejoint ma réponse précédente. Je suis très confiant : l’écosystème évolue de plus en plus, le métier est mieux valorisé et commence à être connu. Ce sont clairement des métiers d’avenir. Pour ceux qui ne savent pas encore quoi faire, je vous suggère vivement d’apprendre le motion design : c’est un domaine créatif, en pleine expansion, qui offre de réelles opportunités à ceux qui veulent se lancer.
12- Un mantra ou un conseil à partager avec ceux qui aspirent à exceller dans votre métier ?
Je vais éviter les discours classiques sur le fait de « travailler dur », car beaucoup travaillent déjà énormément. Je dirais plutôt : travaillez avec intelligence. Beaucoup de personnes en motion design touchent à tout sans jamais parvenir à véritablement maîtriser un style précis. Le motion design est un domaine vaste : spécialisez-vous, concentrez-vous pleinement sur votre style et appliquez-vous à le maîtriser. Le reste viendra naturellement, de manière logique et presque inéluctable.
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