Passer au contenu principal

inka-magazine.com

Dr Nkeng Stephens

Au Cameroun, rares sont les créateurs qui incarnent aussi puissamment le dialogue entre identité locale et ambition mondiale que le Dr Nkeng Stephens. D’abord reconnu pour ses clips musicaux qui ont contribué à moderniser l’esthétique de la scène musicale urbaine du pays, il a progressivement élargi son univers créatif à la réalisation cinématographique et à la narration, capables de trouver un écho au-delà des frontières nationales. De Buea aux plateaux de tournage, son parcours témoigne d’une audace remarquable : il a quitté le monde universitaire pour se consacrer à sa passion, est passé de la musique à la narration visuelle et a mis en place un écosystème dédié à la production, au partage des connaissances et au développement des talents par le biais de Cameroon Phase of Entertainment Ltd et du mouvement Hand In Hand. Lauréat de plusieurs prix et distinctions, il ne se contente pas de créer des œuvres marquantes ; il contribue activement à l’émergence d’une nouvelle génération de créateurs africains, animé par la conviction qu’un cinéma ancré dans les réalités locales peut pleinement prendre part au débat mondial.

1- Ton père t’avait donné le surnom de « Docteur » parce qu’il rêvait que tu deviennes médecin. Quand as-tu pris conscience que tu allais plutôt soigner les émotions à travers les images ?
Le moment où j’ai pris conscience que je ne voulais pas devenir médecin, mais plutôt une sorte de « docteur de la vidéo » ou du cinéma, remonte à mes années d’école, quand j’avais 13 ou 14 ans. Depuis tout petit, j’ai toujours été passionné par le cinéma. Même à l’école, je faisais du théâtre avec des amis : on écrivait des petites scènes, on montait des pièces et on jouait devant les autres élèves. Petit à petit, toutes ces expériences ont fait naître quelque chose en moi. J’ai compris que raconter des histoires, susciter des émotions et captiver les gens à travers des images était une passion profonde pour moi. Mais avant même de me lancer dans la vidéo, c’est la musique qui m’a ouvert les portes de cet univers créatif. J’ai commencé par produire, créer des beats, traîner dans les studios… et cet environnement m’a progressivement orienté vers la vidéo et le cinéma. Au fil du temps, j’ai pris conscience qu’il ne s’agissait pas seulement d’un passe-temps, mais d’un véritable moyen d’expression et de la voie que je souhaitais suivre.
2- Originaire de Lebialem, né à Buéa… En quoi vos racines et votre milieu ont-ils façonné votre vision en tant que réalisateur ?
Oui, je suis originaire de Lebialem, plus précisément du village de Banwa, dans le sud-ouest du Cameroun. Pour être honnête, je ne suis retourné dans mon village que quelques fois. J’ai grandi à Buea, et c’est cette ville qui m’a vraiment façonné et inspiré. À l’époque, Buea était un véritable vivier de créativité. Beaucoup de mes frères aînés et de mes oncles se lançaient dans le cinéma. Je me souviens notamment de Fonte Collins, le créateur de « The Cobra », qui possédait même ce qu’on appelait la « Cobra House ». Le voir réaliser des films m’a profondément marqué et a éveillé quelque chose en moi. J’ai donc cherché à me rapprocher de lui, à apprendre à ses côtés et à découvrir peu à peu son univers. Au début, je me rendais principalement au studio en tant que musicien, désireux d’apprendre à produire des beats. Puis, au fil du temps, j’ai commencé à observer son travail de montage, à comprendre son processus créatif et, petit à petit, j’ai également appris le montage à ses côtés.
3- Tu as commencé ta carrière en tant que musicien sous le nom de « Decobra House ». Qu’est-ce qui t’a poussé à quitter la scène pour passer derrière la caméra ?
La musique a été mon premier point de contact avec l’univers de la création. Au début, je me rendais surtout dans les studios pour apprendre à produire des beats et à m’épanouir en tant qu’artiste. Mais au fil du temps, j’ai commencé à observer le travail de montage et de réalisation qui se déroulait autour de moi. J’ai découvert l’univers du cinéma et j’ai pris conscience que, derrière la caméra, je pouvais raconter des histoires et transmettre des émotions d’une manière bien plus profonde.
4- Vous avez mis vos études à l’université de Buea entre parenthèses pour vous consacrer à votre passion. Avec le recul, s’agissait-il d’un risque calculé ou d’un acte de foi ?
À l’époque où j’étais à l’université, j’ai fini par arrêter d’aller en cours parce que je voulais vraiment réaliser mon rêve. La raison principale était que je ne me sentais pas à ma place là-bas. J’étudiais les arts visuels, donc, en théorie, j’étais déjà dans un domaine créatif, mais je trouvais les cours très ennuyeux. J’avais l’impression qu’on passait plus de temps à parler d’histoire et de théorie qu’à créer ou à monter des projets qui nous aideraient à réaliser nos ambitions. Je me souviens avoir suggéré au directeur du département de lancer des programmes permettant aux étudiants de produire du contenu, de tourner des comédies ou de développer de véritables projets audiovisuels. On m’a répondu que l’école prévoyait déjà de telles initiatives et que je serais tenu au courant le moment venu. Au fil du temps, cette inaction a commencé à me décourager et m’a rendu de moins en moins enthousiaste à l’idée d’assister aux cours. Parallèlement, mon professeur de musique venait parfois dans mon studio pour m’enseigner la production musicale et la création de beats. Pourtant, à l’université, ce même professeur nous enseignait principalement la théorie musicale. Ce contraste m’a vraiment frappé. J’ai réalisé que ce que j’apprenais sur le terrain, de manière pratique, était bien plus enrichissant que ce que je vivais en classe. C’est là que j’ai compris que je devais me consacrer pleinement à ce que j’aimais vraiment faire. Au fond de moi, je ne me suis jamais vue suivre le parcours traditionnel : aller à l’école, obtenir un diplôme, puis tomber dans la routine habituelle. J’ai toujours voulu faire les choses différemment et tracer ma propre voie. Pour moi, abandonner mes études universitaires n’était donc pas une fuite, mais un choix mûrement réfléchi. Je savais que c’était risqué, mais je n’ai jamais été du genre à vivre en fonction des attentes de la société ou de ce que pensent les autres. Quand je veux quelque chose, je m’y consacre corps et âme. Je suis comme ça, tout simplement.
5- Tu as collaboré avec des figures majeures telles que Stanley Enow, Locko, Maahlox le Vibeur et Mr Leo. Comment adaptes-tu ta vision artistique à l’univers de chaque artiste tout en conservant ton style personnel ?
Lorsque je travaille avec un artiste, j’essaie d’abord de comprendre son univers, son énergie et sa façon de percevoir les choses. Ensuite, mon rôle consiste à transformer tout cela en images. Pour moi, un bon visuel doit refléter à la fois l’identité de l’artiste et le regard du réalisateur. Même si chaque projet possède sa propre atmosphère, ma touche personnelle reste présente à travers l’esthétique, les émotions et l’approche cinématographique que j’apporte à chaque production.
6- Vous avez réalisé plusieurs clips musicaux… Quel est le fil conducteur esthétique ou émotionnel qui relie l’ensemble de votre œuvre ?
Le fil conducteur de mon travail est la recherche constante de la qualité et de l’émotion. J’accorde une grande importance au détail, à l’esthétique et à la puissance visuelle des images. Mes clips musicaux se caractérisent souvent par une qualité très cinématographique, avec un véritable récit, des émotions fortes et une atmosphère particulière. Cette façon de raconter des histoires à travers des images puissantes est devenue ma marque de fabrique artistique.
7- Vos courts-métrages *Amigo* (2016) et *Caesar* (2017) ont marqué une étape importante. Qu’est-ce qu’ils vous ont appris sur la narration au long cours par rapport aux clips musicaux ?
Mes courts-métrages ont surtout été un terrain d’expérimentation où j’ai développé mon sens de la narration, mon cadrage, mon montage et ma capacité à transmettre des émotions. Cette évolution m’a donné la confiance nécessaire pour réaliser notre premier long-métrage, *Axe Lourd*. Mon expérience cinématographique a également influencé mes clips musicaux, auxquels j’ai apporté une dimension narrative et visuelle plus marquée ; j’ai toujours eu l’impression de réaliser un film.
8- « Axe Lourd » (2023) a connu un succès remarquable et a été sélectionné au Festival du film de Romford, à Londres. Que souhaitiez-vous dire au monde à travers ce film ?
Avec *Axe Lourd*, j’ai voulu montrer que le Cameroun était capable de produire des films d’action ambitieux, dotés d’une véritable qualité visuelle et artistique. Je voulais prouver que les cinéastes camerounais pouvaient rivaliser avec les standards internationaux et réaliser des œuvres modernes, percutantes et professionnelles. Mais avant tout, ce film était une déclaration au monde entier sur le potentiel du cinéma camerounais.
9- De l’AFRIMMA au Canal 2’Or, en passant par le Festival international du film du Cameroun… Que représentent ces distinctions dans votre carrière : une reconnaissance, une pression supplémentaire ou une source de motivation pour viser l’excellence ?
Ces récompenses sont avant tout une reconnaissance du travail que j’ai accompli. Je ne les considère pas comme une pression supplémentaire, mais plutôt comme un encouragement à continuer et à repousser encore plus loin mes limites. Surtout, elles me rappellent que la discipline, la persévérance et le travail acharné finissent toujours par porter leurs fruits.
10- À quel moment avez-vous eu le sentiment de ne plus être simplement un réalisateur de clips musicaux, mais une véritable figure de proue du cinéma camerounais ?
Au fond de moi, j’ai toujours été un cinéaste. Dès le tout début, cette passion pour le cinéma a toujours été en moi. Les clips musicaux sont simplement devenus un moyen d’expression à travers lequel j’ai intégré une approche cinématographique, en mêlant l’esthétique du cinéma à l’univers de la musique. Même dans mes clips, il y avait déjà cette envie de raconter des histoires, tout comme au cinéma. Mais c’est après Axe Lourd que j’ai vraiment compris et pleinement assumé cette identité. Ce projet m’a confirmé que je n’étais pas seulement un réalisateur de clips, mais un véritable cinéaste. Je voulais également que le grand public le comprenne clairement : au-delà des clips, ma vision allait plus loin, vers le cinéma. C’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé de m’engager pleinement dans l’univers du cinéma et de m’engager encore plus sérieusement dans cette voie.
11- Par l’intermédiaire de Cameroon Phase of Entertainment Ltd et du mouvement Hand In Hand, vous investissez dans la formation et le soutien des jeunes talents. Quelle est votre vision pour la prochaine génération de cinéastes africains ?
Ma vision est de voir émerger une nouvelle génération de cinéastes africains, capables de raconter leurs propres histoires avec authenticité et ambition. À travers mes initiatives, j’essaie de soutenir les jeunes, de leur transmettre mon expérience et de leur montrer qu’il est possible de créer de grandes choses à partir de notre réalité. Tout le mouvement que je suis en train de construire n’a qu’un seul objectif : inspirer les jeunes, les aider à comprendre que même si le chemin semble difficile, ce n’est pas impossible. Si nous y sommes parvenus, alors eux aussi peuvent y arriver.
12- Si vous deviez résumer en une phrase votre mission aujourd’hui en tant que cinéaste, entrepreneur et mentor, quelle serait-elle ?
Ma mission est de raconter nos histoires avec ambition, style et authenticité afin d’inspirer les Africains, et plus particulièrement les Camerounais. À travers mes films et mes images, je souhaite créer des œuvres capables d’avoir un véritable impact sur la société, de faire évoluer les mentalités et d’encourager les gens à croire davantage en eux-mêmes.
13- Le monde du cinéma et de la création est souvent marqué par le doute, la pression et l’insabilité. Comment gérez-vous ces moments, et quelles stratégies personnelles vous permettent de rester constant dans vos efforts, de maintenir la qualité et l’excellence malgré les difficultés ?
Comme dans tout parcours, je suis moi aussi confronté à des défis et à des moments difficiles. Mais avec le temps, j’ai compris que les obstacles font partie intégrante du processus. Ils forgent le caractère, renforcent la détermination et vous poussent à vous améliorer. Chaque difficulté devient alors une étape qui me prépare à aller encore plus loin.
13- Vous êtes une source d’inspiration pour de nombreux jeunes qui rêvent de réussite et de reconnaissance. Quel message ou conseil leur donneriez-vous pour qu’ils puissent se construire une carrière solide, se démarquer par leur travail et réaliser leurs ambitions sans perdre leur authenticité ?
Je dirais aux jeunes de croire fermement en leur vision et de ne pas avoir peur d’être différents. Le parcours créatif n’est jamais facile, mais la persévérance, le travail acharné et la discipline font toujours la différence au final. Il faut rester fidèle à son identité et développer sa propre manière de créer, plutôt que de se contenter de suivre les tendances.
2 1 vote
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire