1- Kevine, aujourd’hui vous êtes reconnue comme l’une des voix du Social Media au Cameroun. Quel a été le déclic qui vous a donné envie de faire carrière dans le digital ?
Je n’avais jamais imaginé me lancer dans le digital. À vrai dire, je ne savais même pas que cet univers existait. Lorsque je suis arrivée en première année de master, en 2018-2019, je cherchais simplement un stage. Je voulais trouver quelque chose qui me permettrait à la fois de découvrir le monde professionnel et de gagner un peu d’argent. À cette époque, Facebook venait de lancer une fonctionnalité dédiée aux offres d’emploi. En faisant quelques recherches un peu au hasard, je suis tombée sur une offre pour un poste de rédactrice web. Je ne savais pas exactement en quoi cela consistait, mais je me suis dit : « Je sais bien rédiger, j’ai une belle plume, donc je vais postuler. » J’ai donc envoyé ma candidature à un média en ligne. Le responsable m’a répondu et m’a expliqué qu’au vu de mon profil, je serais probablement plus à l’aise en tant que community manager qu’en rédaction web. Je lui ai avoué que je ne savais pas du tout ce que c’était. Il m’a alors répondu qu’il m’expliquerait tout au fur et à mesure du processus. C’est ainsi que j’ai découvert l’univers du digital. J’ai commencé à apprendre, à pratiquer et à avancer petit à petit dans ce domaine. Mon expérience a d’abord débuté dans ce média, avant que je rejoigne ensuite une agence.
2- Votre parcours commence dans des médias digitaux et des agences. Quels ont été les premiers défis qui vous ont le plus marquée au début de votre carrière ?
Les premières difficultés que j’ai rencontrées venaient surtout de l’environnement. Par environnement, j’entends l’absence de cadre et de communauté au sein desquels nous pouvions échanger et apprendre des expériences des autres. Il n’existait pas encore véritablement d’espace de partage, et l’apprentissage se faisait donc essentiellement en autodidacte. À cette époque, les différentes spécialisations dans le digital n’étaient pas encore clairement définies comme elles le sont aujourd’hui. Le secteur était encore peu structuré, avec moins de possibilités en matière de formation et de perspectives d’avenir qu’il n’en offre désormais.
3- Vous avez occupé plusieurs rôles : community manager, social media marketer, enseignante… Quelle compétence clé ces expériences vous ont-elles permis de développer ?
J’ai occupé plusieurs postes : community manager, social media marketer et, aujourd’hui, responsable d’agence digitale. L’expérience qui m’a le plus formée dans le digital reste celle du magazine Famille 2.0, même si j’en parle peu aujourd’hui. C’était mon premier projet presque entièrement digital, je dirais à 80 %. Il m’a appris à partir de zéro et à aller jusqu’au bout. Porter un projet naissant, le développer entièrement sur le digital et réussir à obtenir des résultats a été une expérience extrêmement formatrice. Au cours de ce parcours, j’ai appris à créer des sites internet, à comprendre le lien entre le digital et le business, et je suis même devenue chef de projet digital. Au début, faute de moyens, j’ai dû tout apprendre et tout faire moi-même. Cette expérience m’a ensuite servi dans tous les autres postes que j’ai occupés, de community manager à responsable d’agence. Elle m’a véritablement formée de A à Z : de l’idée initiale d’un projet digital à sa mise en ligne, sa structuration et sa commercialisation.
4- Vous accompagnez aujourd’hui principalement des entreprises B2B. Pourquoi ce positionnement, et qu’est-ce qui distingue le marketing digital B2B du B2C selon vous ?
B2B signifie simplement « business to business ». Autrement dit, il s’agit d’une entreprise qui propose ses services ou ses produits à une autre entreprise. La vente se fait donc entre deux entités professionnelles. À l’inverse, lorsqu’on parle de B2C, il s’agit d’une entreprise qui vend ses produits ou ses services directement au consommateur final. La différence essentielle se situe surtout dans la manière de vendre. Dans le B2C, l’objectif est de toucher directe- ment le consommateur final. Les stratégies utilisées cherchent souvent à susciter des émotions, à créer de l’envie et parfois un sentiment d’urgence pour encourager l’achat. Les cycles de vente sont généralement plus courts. En revanche, dans le B2B, il ne s’agit pas de convaincre une seule personne, mais toute une organisation. Les décisions sont souvent plus réfléchies et impliquent plusieurs acteurs. Les arguments et les critères de choix sont donc plus rationnels, liés à la performance, à la rentabilité ou encore à l’efficacité du service.
5- Beaucoup d’entreprises sont présentes sur les réseaux sociaux mais peu arrivent réellement à performer. Quelle est l’erreur la plus fréquente que vous observez ?
Lorsqu’on dit que beaucoup d’entreprises arrivent sur les réseaux sociaux, mais que très peu réussissent à y performer, cela vient souvent de plusieurs erreurs.
– La première, c’est de ne pas définir clairement l’objectif de sa présence en ligne. Quand on parle de performance, s’agit-il d’obtenir plus de likes, d’abonnés, d’autorité ou de ventes ? On ne peut mesurer la performance qu’en fonction d’objectifs précis.
– La deuxième, c’est de croire que le digital est gratuit. Créer une page et publier ne suffit pas pour attirer des clients. Obtenir des résultats demande du temps, des compétences et des moyens.
– La troisième, c’est de négliger la structure du business. Certaines entreprises pensent qu’une bonne idée suffit pour vendre, alors qu’il faut d’abord avoir une offre claire, une cible définie et une bonne compréhension de ses clients.
– Enfin, la quatrième difficulté concerne le choix des professionnels. Sans objectifs clairs ni compréhension du digital, certaines entreprises font appel à des prestataires qui ne correspondent pas réellement à leurs besoins.
6- LinkedIn est aujourd’hui une plateforme centrale dans votre stratégie. Comment les entrepreneurs africains peuvent-ils réellement en tirer profit ?
Je pense qu’aujourd’hui, aucun professionnel ne devrait se passer de LinkedIn. C’est d’ailleurs la plateforme qui m’a permis d’obtenir mes premiers clients et de me positionner professionnellement. LinkedIn m’a beaucoup apporté, et je pense que toute personne qui évolue dans un environnement professionnel devrait s’y intéresser sérieusement.Pour les entrepreneurs africains, l’erreur serait de considérer LinkedIn simplement comme un espace où l’on publie des offres d’emploi. En réalité, c’est un véritable réseau social professionnel : un espace pour rencontrer, découvrir, échanger et créer des connexions qui, lorsqu’elles sont bien entretenues, peuvent déboucher sur de véritables opportunités.
7- Après plusieurs années en freelance, vous avez cofondé l’agence Digital Experience. Qu’est-ce qui vous a donné envie de franchir ce cap ?
Au fil de mon parcours, je me suis rendu compte que travailler seule en freelance ne me permettait pas toujours d’apporter toute la valeur que je souhaitais à mes clients. Très souvent, je devais faire appel à des prestataires externes, ce qui pouvait limiter mon contrôle sur la qualité et les livrables.
C’est ce constat qui m’a poussée à évoluer. Je me suis dit qu’avec mon expérience, je pouvais apporter davantage en construisant quelque chose de plus structuré. J’avais déjà un ami qui dirigeait une agence spécialisée dans la conception de solutions digitales, notamment logicielles, et avec qui je collaborais. Je l’ai donc rejoint afin que nous puissions aller plus loin ensemble.
8- Passer du statut de freelance à celui de cofondatrice d’agence implique de nouveaux défis. Quelle a été la plus grande leçon dans cette transition ?
Le plus grand défi, pour moi, a été la gestion d’équipe : la délégation, la structuration et la gestion des personnes. Quand on travaille seul, tout est plus simple, parce qu’on connaît déjà sa façon de fonctionner. Mais lorsqu’il faut partager le travail avec d’autres, s’assurer que chacun produise selon le niveau d’exigence et de qualité que l’on a en tête devient un tout autre défi. C’est donc un apprentissage constant autour de la délégation, de l’organisation et de la gestion humaine.
9- Comment voyez-vous l’évolution du marketing digital B2B en Afrique dans les prochaines années ?
Je pense qu’il y a aujourd’hui une véritable accélération dans la manière dont les entreprises perçoivent le B2B. On voit de plus en plus d’offres et de stratégies marketing spécialisées en B2B, ce qui montre que les mentalités évoluent. En Afrique, le B2B repose encore beaucoup sur des relations de personne à personne, fondées sur la confiance et les accords de gré à gré. Cela s’explique notamment par le fait que de nombreuses entreprises sont encore dirigées par une génération attachée aux méthodes traditionnelles. Mais progressivement, une nouvelle génération, plus familière avec les outils digitaux et les nouveaux modes de communication, prend le relais. Je suis donc convaincue que, dans les prochaines années, le marketing digital B2B va fortement se développer en Afrique, avec des pratiques plus structurées, plus visibles et davantage tournées vers le digital.
10- Vous insistez souvent sur l’importance des connexions humaines dans le digital. Comment garder cette authenticité dans un univers dominé par les algorithmes ?
Vous savez, malgré tout ce que l’on peut dire sur le digital, les données ou les algorithmes, il ne faut pas oublier une chose essentielle : nous vendons toujours à des êtres humains. Ce sont des personnes que nous cherchons à convaincre, qui recommandent, décident et accordent leur confiance. Nous ne vendons pas à des robots. Les algorithmes peuvent faciliter la visibilité ou la diffusion, mais les décisions finales restent humaines. Derrière chaque clic, chaque achat ou chaque partenariat, il y a toujours une personne qui choisit.
11- Quel impact aimeriez-vous laisser dans l’écosystème digital africain dans les années à venir ?
En termes d’impact, j’aimerais qu’un jour, on puisse dire de moi que j’ai bâti l’une des plus grandes agences de marketing et de communication digitale en Afrique. Mais au-delà de la taille ou de la réussite de l’agence, j’aimerais surtout que l’on se souvienne que mon travail a aidé de nombreuses personnes à se lancer, à croire en leurs projets, et que j’ai accompagné des entreprises à obtenir de vrais résultats grâce au digital. Si mon parcours peut inspirer, ouvrir des portes et contribuer à faire grandir d’autres initiatives, alors mon impact aura véritablement du sens.
12- Si vous deviez donner un seul conseil à un jeune africain qui souhaite se lancer dans le digital aujourd’hui, quel serait-il ?
Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, il n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui d’apprendre et de se lancer. L’accès à l’information et aux outils est désormais beaucoup plus simple qu’autrefois. Mais dans un univers devenu très saturé, pour avancer plus rapidement, il est souvent essentiel de s’entourer. Cela peut passer par l’appartenance à une communauté ou par l’accompagnement d’un mentor. C’est d’ailleurs ce que nous proposons avec la Social Media Room, dont je suis la représentante au Cameroun : une communauté de professionnels du digital où les plus expérimentés partagent leurs connaissances et accompagnent les plus jeunes. Même si de nombreuses ressources sont accessibles gratuitement, il y a une structure, une profondeur et une expérience que l’on ne peut pas toujours acquérir seul. On peut bien sûr y arriver par soi-même, mais cela prendra généralement beaucoup plus de temps.